Aïe ! Aïe ! Aïe ! Encore ce sujet délicat sur tout ce qui touche les Îles de Lérins. Le Cannois (qui y va rarement mais régulièrement), et même le Mandolocien, le Cannetan, le piéton de Golfe-Juan (qui les voit tous les jours) sont prêts à s’enflammer dès que l’on touche à « leurs » Îles…
Beaucoup de jeunes parisiens intra-muros, peut-être des milliers sur vingt ans, en gardent des souvenirs de vacances, de colos sportives merveilleuses, via la Ville de Paris. Sans compter les plaisanciers, les marcheurs, les amoureux de la Grande Bleue, tous ceux qui les ont foulées, beaucoup de gens connaissent les Îles. Pourtant les Îles souffrent d’un mal mystérieux mais protecteur : c’est un sanctuaire, qui plus est respecté de tous, volontairement ou non ! De ce respect, inconscient chez la plupart d’entre eux, ou de ceux qui le découvriront, les Îles bénéficient à la fois d’une distance [1], mais aussi d’un attachement prouvé depuis des siècles, il n’y a qu’à voir l’ « état » des Îles aujourd’hui : que ce soit Sainte-Marguerite, la laïque, ou Saint-Honorat la monacale catholique ; il n’y a qu’à les connaître : humbles, propres, respectées, dynamiques, patrimoniales, pluriactives, belles tout simplement. Ce statut en fait un lieu préservé, un chapelet de lieux où chacun, selon comment il y accède, peut jouir librement et presque gratuitement d’une nature terrestre, géographique, et humaine, historique, mémorielle, préservée, un panard écolo-politique. Alors pourquoi ça gueule, à propos d’un espace normalement voué au silence et à la prière au sud, et aux siestes tranquilles et aux sports nautiques au nord ?
Comment en est-on arrivé là ? Prenons le cas présent, l’Hostellerie du Masque de Fer, une verrue en fin de vie dont l’histoire commerciale ne fut qu’une succession de décrépitudes et de déchéance architecturale depuis sa construction à la « belle époque » des villas aristocratiques et des palaces cannois [2]. Déjà, soyons basique, de quoi s’agit-il : d’un contentieux entre un tenant, puis des embrouilles entre tenants, et un propriétaire terrien, la Ville, qui récolte les fruits de ses politiques libérales de l’époque : le sol est à la ville, mais le bâtiment c’est moins sûr (tiens, alors on attend qu’il faille le détruire tant il sera ruiné ?), et ça pose des problèmes. Les Îles sont riches de ce genre de chicaneries juridiques qui datent du Xème siècle. Chaque Cannois un peu « aware » sur les Îles sait que les moines se sont battus avec acharnement pour faire respecter leur droit du monopole du transport vers Saint-Honorat, chez eux, alors qu’ils sont ouverts à tous depuis longtemps. Il voulait limiter le nombre de « pèlerins » si je puis dire, l’Île est moins usée aujourd’hui, les moines ont régulé la fréquentation. Souvenez-vous, le port de Cannes était fébrile, et les magistrats se régalaient car les moines présentaient des chartes du XIème siècle ! Ça craint au tribunal pour l’adversaire… Et je ne parle pas des tentatives de récupération des cabanons sur la rive nord de la grande Île par la mairie… mais ce n’est pas la première fois depuis des décennies.
Alors où est le problème ? Que fera-t-on sur cet emplacement ? Garderons-nous le bâtiment et ses jardins, ses annexes, ses servitudes de terrain situé dans une impasse ? Construira-t-on autre chose, mais pour quoi faire ? Si c’est pour avoir un lieu bling-bling accessible uniquement par vedette, pour des vedettes, séparé de la vie quotidienne des insulaires, où l’on reçoit Lady Gaga ou le Président chinois pendant les récurrents G20, construit par Bouygues ? Je dis c’est NON !
Si l’on peut sauver le bâtiment, le restaurer et optimiser son fonctionnement, en faire un endroit sympa, malin, ouvert à tous, peut-être par une société d’économie mixte, intégré à la vie des Îles, côté Sainte-Marguerite (les vacanciers des cabanons, les cabanes à sandwich, les restos, les habitués, les employés de la Mairie, de Cannes Jeunesse, de l’ONF, les pompiers…), un lieu remarquable et adaptable, souple, ouvert, mais respectueux de l’âme lente mais résolue d’un lieu d’histoire et d’attachement pour des centaines de milliers de gens, qu’ils soient Cannois ou de la planète. Un lieu où l’argent n’est pas un obstacle mais le respect demandé. JE SUIS VOLONTAIRE POUR AIDER !
Ne laissons pas les renards fricards privatiser et piller un lieu public qui appartient à tous. Ne laissons pas l’abandon, la distance, faire de nos Îles un musée à ciel ouvert, un cimetière sur une Côte-d’Azur disparue, sauf là.
Emmanuel Doveri
Universitaire, Chercheur